Le secteur du jouet en France a connu des bouleversements majeurs ces dernières années, avec des enseignes historiques confrontées à des difficultés économiques sans précédent. L'une des chaînes les plus emblématiques du paysage commercial français a traversé une période tourmentée, marquée par un redressement judiciaire puis une transformation radicale qui illustre les défis auxquels fait face la distribution spécialisée dans un environnement concurrentiel en pleine mutation.
L'histoire mouvementée d'une chaîne emblématique du jouet en France
Des débuts prometteurs avec Michel Grunberg à la création de Ludendo
L'enseigne a longtemps représenté un univers magique pour les enfants et les familles à travers toute la France. Fondée sous l'impulsion de la famille Grunberg, qui détenait 62% du groupe Ludendo, la chaîne s'est développée progressivement jusqu'à compter 252 magasins en France, dont 164 en propre. Michel Grunberg et sa famille ont bâti un empire dans le monde du jouet, positionnant leur enseigne comme un acteur majeur de la distribution spécialisée. Le groupe a longtemps profité d'une période faste où les magasins physiques dominaient le marché et où les fêtes de fin d'année généraient des pics d'activité considérables.
Cependant, les difficultés ont commencé à s'accumuler progressivement. Une trentaine de magasins ont dû fermer leurs portes au cours des deux années précédant le redressement judiciaire, signe d'un modèle économique qui montrait des signes d'essoufflement. L'enseigne était confrontée à plusieurs obstacles structurels qui allaient précipiter sa chute. Selon Olivier Dauvers, spécialiste de la grande distribution, les prix pratiqués étaient plus élevés que ceux de la concurrence, ce qui a progressivement érodé la compétitivité du groupe. Par ailleurs, l'entrée tardive dans le commerce en ligne, seulement en 2014, a permis à la concurrence sur Internet de conquérir environ 20% du marché du jouet, une part considérable que l'enseigne n'a jamais pu récupérer.
La mise en place du plan de continuation après le redressement judiciaire
Le 13 mars 2018 marque une date cruciale dans l'histoire du groupe, lorsque Ludendo a été placé en redressement judiciaire. Cette décision intervenait après des performances de Noël particulièrement décevantes, avec un recul de 5,6% pendant cette période stratégique. Le groupe n'avait pas atteint ses objectifs de chiffre d'affaires, qui s'établissaient à 460 millions d'euros à fin février 2017, en recul par rapport aux plus de 500 millions d'euros réalisés en 2016. Le contexte général n'était guère favorable, puisque le marché français du jouet avait lui-même reculé de 0,8% en 2017, pour atteindre 3,4 milliards d'euros.
La situation financière était devenue critique. Le groupe était handicapé par une dette de 150 millions d'euros, montant qui allait être gelé durant la période de redressement. Les banques avaient refusé une ligne de crédit de 75 millions d'euros, rendant impossible toute restructuration sans intervention judiciaire. Les 2 500 salariés de l'entreprise, dont 1 600 en France, se trouvaient dans une incertitude totale quant à l'avenir de leur emploi. Le tribunal a nommé deux administrateurs judiciaires pour accompagner l'entreprise pendant une période de six mois, en France et en Belgique, avec une audience prévue le 14 mai pour faire le point sur la situation. Jean-Michel Grunberg cherchait activement un nouvel actionnaire majoritaire pour Ludendo, dans l'espoir de sauver ce qui pouvait l'être d'un empire commercial bâti sur plusieurs décennies.
Les magasins de jeux et loisirs à l'épreuve des réalités économiques
L'annonce de la fermeture de plusieurs points de vente et son impact
La période de redressement judiciaire n'a pas suffi à redresser durablement la situation. Malgré les efforts déployés pour mettre en place un plan de continuation, l'enseigne a finalement dû faire face à une liquidation judiciaire. L'annonce de cette fermeture définitive a provoqué une onde de choc dans le secteur de la distribution spécialisée et auprès des familles attachées à cette marque historique. Les magasins ont progressivement baissé le rideau, laissant des espaces commerciaux vacants dans de nombreuses villes françaises. Cette situation illustrait parfaitement les difficultés structurelles auxquelles était confrontée la distribution physique de jouets face à une concurrence multiforme.
Les raisons de cet échec étaient multiples. Au-delà des problèmes de prix et de retard dans la transformation digitale, l'enseigne souffrait d'un modèle organisationnel moins flexible que celui de ses concurrents. Contrairement à Joué Club, organisé comme une coopérative d'indépendants bénéficiant d'un dynamisme et d'une capacité d'adaptation supérieurs, le groupe Ludendo fonctionnait selon un modèle plus centralisé qui limitait la réactivité locale. Le siège social n'avait pas su anticiper les mutations profondes du commerce de détail et adapter suffisamment rapidement sa stratégie aux nouvelles attentes des consommateurs.

Les millions d'euros nécessaires pour maintenir l'activité du groupe
Les besoins financiers pour redresser le groupe étaient colossaux. Au-delà des 150 millions d'euros de dettes gelées durant le redressement, il aurait fallu investir massivement pour moderniser les points de vente, développer une véritable plateforme de vente en ligne compétitive, et repositionner l'image de marque. Les administrateurs judiciaires ont rapidement constaté que les 75 millions d'euros de ligne de crédit refusés par les banques n'auraient probablement pas suffi à inverser une tendance structurelle défavorable. La saison commerciale de Noël, traditionnellement cruciale pour le secteur du jouet, n'apportait plus les marges nécessaires pour compenser les difficultés du reste de l'année.
La liquidation semblait inévitable lorsqu'aucun repreneur crédible ne s'est manifesté avec les ressources suffisantes pour absorber les dettes et financer la transformation nécessaire. Le marché du jouet, bien que représentant plusieurs milliards d'euros de chiffre d'affaires en France, était devenu extrêmement concurrentiel, avec la grande distribution d'un côté et les géants du commerce en ligne de l'autre. Les marges se réduisaient inexorablement, rendant la viabilité économique d'une chaîne spécialisée de plus en plus problématique sans une différenciation claire et des investissements massifs.
Une enseigne qui se réinvente pour les enfants et la famille
La nouvelle page du siège social et les stratégies de relance
L'histoire aurait pu s'arrêter là, mais une nouvelle page s'est ouverte en juin 2023 lorsque Joué Club, la coopérative bordelaise employant 2 300 salariés et générant environ 500 millions d'euros de chiffre d'affaires, a décidé de racheter l'enseigne après sa liquidation. Ce rachat représentait une opportunité unique de relancer une marque connue de tous les Français tout en bénéficiant de l'expertise et de la structure coopérative de Joué Club. Le nouveau propriétaire a immédiatement mis en œuvre une stratégie ambitieuse de relance, avec des investissements significatifs dans la modernisation du réseau et le renforcement de l'identité de marque.
Les résultats ne se sont pas fait attendre. En 2024, l'enseigne a réalisé un chiffre d'affaires de 230 millions d'euros, en hausse de 13,7% par rapport à l'année précédente, démontrant que le potentiel commercial restait intact malgré les années difficiles. Les parts de marché ont atteint 4,7% des ventes en valeur du secteur, un niveau encourageant pour une marque en pleine reconstruction. Les effectifs ont augmenté pour dépasser les 800 salariés, contre 750 lors de la reprise, témoignant d'un dynamisme retrouvé. Le réseau compte désormais 162 points de vente, dont 132 en France et à l'international, avec un plan d'expansion prévoyant l'ouverture de 5 à 10 nouveaux magasins en 2025.
Maurice et la fête du jouet : repositionnement sur le monde des loisirs
La stratégie de relance ne se limite pas à la simple réouverture de magasins. Une refonte complète de l'identité de marque a été réalisée en septembre 2024, accompagnée d'une augmentation substantielle du budget communication pour redonner de la visibilité à l'enseigne auprès des enfants et des familles. Cette nouvelle identité vise à repositionner l'enseigne non plus seulement comme un distributeur de jouets, mais comme un acteur du monde des loisirs pour toute la famille. Les magasins deviennent des lieux d'expérience où les enfants peuvent découvrir les nouveautés et participer à des animations, transformant l'acte d'achat en un moment de plaisir et de partage familial.
L'une des innovations les plus réussies concerne les corners thématiques dédiés à l'univers Disney, qui ont généré une hausse de 25% des ventes de produits de cette licence en seulement deux mois. Ces espaces immersifs permettent aux enfants de plonger dans l'univers de leurs personnages préférés et créent une différenciation claire par rapport à la concurrence de la grande distribution ou du commerce en ligne. Par ailleurs, 25 magasins doivent être transférés à des adhérents Joué Club en 2025, illustrant la volonté d'adopter le modèle coopératif qui a fait le succès de l'enseigne racheteuse. Cette transformation profonde, portée par des millions d'euros d'investissements, démontre qu'une renaissance est possible même après une liquidation, à condition de repenser entièrement le modèle économique et l'expérience client. La fête du jouet retrouve ainsi ses couleurs dans les magasins français, offrant aux familles une alternative humaine et expérientielle face à la standardisation du commerce en ligne.





